Beinstingel

BEINSTINGEL Thierry- "Vie prolongée d'Arthur Rimbaud".

414 pages

Éditions Fayard (2016).

« A la suite d'une confusion, c'est avec la dépouille d'un inconnu qu'Isabelle Rimbaud fait le trajet de Marseille à Charleville. Déjouant les pronostics des médecins, Arthur, lui, se remet. Et ce sont les journaux qui lui apprennent sa mort...
Jadis poète, naguère marchand, Jean Nicolas Arthur Rimbaud sera t'il capable de s'inventer un troisième destin?
Relancé par la tourmente de l'histoire, de l'affaire Dreyfus aux tranchées de la Première Guerre mondiale ; assistant stupéfait à l'élaboration de son propre mythe, à la construction de sa légende littéraire, celui qui écrivit "Je est un autre'" avait il imaginé à quel point cette phrase se révélerait prophétique?
»

INCIPIT: "Vie qui s'échappe par les narines: le crayon esquisse une moustache, quelque chose d'appuyé, des bacchantes solides et moires; la mine dérape sous le nez, la rature rejoint le menton comme un dernier souffle." 

6 - Bon moment de lecture

J'ai l'immense joie de faire partie du jury des Explorateurs de la rentrée littéraire 2016 pour Lecteurs.com. "Vie prolongée d'Artuhr Rimbaud" est le premier roman que je chronique dans ce cadre. Qui n'a jamais entendu parlé d'Arthur Rimbaud? Comme beaucoup, j'ai appris "Le dormeur du Val" à l'école, je sais également que c'était un très jeune poète, et l'amant de Verlaine. Mais cela s'arrête à peu près là.

En réalité, le jeune poète a eu une vie bien tumultueuse, entre son entrée dans le monde de la littérature, le célèbre "drame de Bruxelles", il se cherche une vocation, d'abord en Europe puis à l'étranger. Il a la bougeotte ce cher Arthur. Après moult péripéties et problèmes de santé, il devient marchand et sillonne l'Afrique. Quand le roman de Thierry Beinstingel s'ouvre, le poète a 37 ans. Il vient a subi une amputation, mais la maladie et la fièvre sont toujours là. Sa soeur Isabelle fatiguée, le croque dans son cahier de dessins, puis s'endort dans une chambre voisine. C'est la dernière fois qu'elle verra son frère, du moins sous cette identité-là.  Ce premier chapitre se détache du reste du roman par sa véracité, mais surtout par son style percutant et fascinant. L'incipit en est un exemple marquant (cf. ci-dessus). 

L'auteur, fasciné par le personnage d'Arthur Rimbaud, réinvente la vie qu'il aurait pu avoir. Après sa résurrection, Arthur, devenu Nicolas, est un homme taciturne, diminué physiquement, mais absolument pas sur les autres plans. Il ne sait pas bien ce qu'il va devenir, mais il décide de remonter la France en direction de la maison qui l'a vu naître. Ses semelles de vent le conduise un peu partout dans cette direction, jusqu'à ce qu'il finisse par trouver un lieu où s'établir.

Thierry Beinstingel est prolixe en détails, le lecteur sent la passion qui anime l'homme pour le personnage, il veut en extraire la substantifique moelle. Il profite de son postulat de départ avec ivresse, et va au fond des choses. Paradoxalement, le lecteur n'arrive que peu à cerner les pensées de Nicolas Cabanis. 

C'est un être secret. D'autres personnages se laissent plus facilement deviner facilement, telle Marie  ou Isabelle qui acquièrent rapidement une épaisseur, lui reste en retrait, presque inaccessible, mais toujours très respecté pour ses décisions, ses idées innovantes et son charisme de patron juste et bon. 

Vers la fin du roman, lors qu’éclate la première guerre mondiale, le lecteur sent une scission dans la vie de Nicolas. Une nouvelle période de son existence commence. Les êtres sont séparés, les familles déchirées. Le lecteur, à travers les souvenirs d'Hortense Cabanis,  découvrira l'autre face de cet homme torturé et insatisfait. Il apparaît alors comme un être caractériel et emporté, que l'on ne peut raisonner. Un peu comme ce jeune poète, Arthur Rimbaud, dont on se souvient parfois; et qui défrayait régulièrement les chroniques de la vie littéraire parisienne, par ses frasques et ses emportements. Des longueurs s'installent. Et l'auteur use et abuse de la vie prolongée de Rimbaud avec un peu trop d'excès. Le récit s’essouffle, le lecteur sent que c'est la fin, mais Thierry Beinstingel a du mal à raccrocher sa plume et ajoute scène après scène. Il a du mal à laisser partir son personnage et à conclure son histoire.

Tout au long du récit, le lecteur découvre, outre des citations parsemées ça et là  des poèmes écrits par Arthur Rimbaud - mais pas que, la vocation de sa sœur, Isabelle, pour faire perdurer l'âme et la notoriété du poète; mais surtout l’époque, brossée à grands traits : La naissance de futurs grands auteurs, l'affaire Dreyfus, la publication de romans qui sont devenus des classiques, les courants artistiques tels que le fauvisme, et puis la guerre qui arrive, et redonne un sursaut au roman avant la fin. 

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C'est un roman dense et passionnant, servit par une plume magnifique, qui permet de découvrir la seconde ( et peut-être même la troisième vie d'Arthur Rimbaud), mais également toute l'essence d'une époque riche de par sa culture et les événements qui la ponctue. Une belle découverte.
CITATIONS"Premiers instants où la mort nouvelle n'a pas encore ce goût de marbre et de pierre, l'éternité est à venir."
"Ces poètes ne sont maudis qu'à travers le sort qu'on leur a réservé. Le reste ne leur appartient plus: maudits car on décide pour eux, on parle en leur nom, mais toujours derrière eux, toujours en retard."
"Mêmes arrachements pour chacun, de l'idiot au bachelier, de la bonne au directeur, de vous ou de moi: l'amour est indicible et l'homme est bavard."
"(...) un mépris inconnu adressé au bellâtre gominé qui le domine d'une tête, le décapitant d'un regard avant de baisser la tête, effrayé de sa propre violence."
"(...) c'est elle qui est le plus en douleur. Celle des enfants est toujours du côté de la vie, elle se dilue dans leur jeunesse, on croit toujours qu'ils souffrent moins que les adultes, ils y mettent moins de mots et laissent leur part aux anges."
"La vie reprenait, têtue et immuable."
"A la fin, le type avait juste eu une seule larme, toute seule au coin d'un seul oeil, et contenue dedans toute la compréhension terrible de la petite chose infime qui avait été sa vie."
"La littérature a toujours été un sport dangereux, et on ne compte plus les auteurs écrasés par cette distraction."

 

Je remercie les Éditions Fayard et l'équipe de Lecteurs.com de leur confiance.

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